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Isabelle Fontaine, organiste

"Dessine-moi l'improvisation" (textes de présentation)

6 Mai 2013 , Rédigé par Isabelle Fontaine Publié dans #musique et orgue

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Isabelle FONTAINE, participation au « Jour de l’orgue » le 5 mai 2013

à la Basilique de SAINT-QUENTIN

« Dessine-moi l’improvisation »

 

 

L’improvisation à l’orgue : pourquoi et comment ?

 

                L’improvisation est une création de l’instant, création spontanée, création unique et éphémère : elle n’est pas écrite et on ne pourra avoir deux fois la même, même s’il y a des ressemblances …

                L’improvisation jaillit du cœur et de l’esprit … fusion de l’émotion et de l’intelligence …

L’improvisation naît de l’inspiration mais n’est pas pour autant dépourvue de règles.

Elle s’appuie sur une culture tout en étant personnelle, fonction de la sensibilité du musicien.

                L’improvisation peut se faire sur un thème, sur une idée …, selon une forme stricte ou une forme libre …, dans un style donné ou un langage plus personnel …

                Quand on improvise, on a une idée de ce que l’on va créer, mais en même temps on se laisse guider par l’imprévu. On est sans cesse dans l’anticipation : quand on joue une note, un accord …, on pense déjà à ce qui va suivre … Un aspect très instinctif côtoie une part plus intellectuelle …, dans des proportions très variables pour ne pas dire changeantes … Et on ne peut pas revenir en arrière, recommencer, corriger …

 

                Si l’improvisation est, par essence, présente dans toutes les musiques de tradition orale, elle a bien souvent disparu de l’univers musical occidental. Au Moyen-Âge et à la Renaissance, l’improvisation vocale, comme instrumentale, étaient pratique courante. A l’époque Baroque, les cadences des concertos étaient laissées en « blanc » afin de laisser libre cours à l’inspiration du soliste ; peu à peu, elles ont été entièrement écrites par les compositeurs. Il n’empêche que les grands compositeurs étaient aussi de grands improvisateurs : citons simplement Bach, Mozart, Beethoven, Liszt, Chopin …

Au XXème siècle, avec le jazz et les musiques aléatoires, l’improvisation revient, souvent dans des formes collectives…, mais elle disparait quasiment de l’univers « classique ».

 

                Chez les organistes, une tradition s’est maintenue, a été perpétuée, l’improvisation faisant partie intégrante de la formation d’un organiste, du moins à haut niveau.

                Notons que la variété des sonorités possibles dans un orgue est propice à la créativité : dans mon parcours personnel, lorsque j’avais 12 ans, mes premières recherches en matière de registration à l’orgue se sont faites à travers l’art de l’improvisation.

De même, lorsque je découvre un nouvel instrument, je commence toujours par improviser pour en explorer toutes les ressources … Très souvent, le matériau sonore (car … chaque orgue est différent !) va induire un style, un climat propre … Après seulement, je sors les partitions que je pense les plus adaptées …

 

Cette pratique de l’improvisation est d’abord liée à la fonction liturgique de l’orgue, tant dans la religion catholique que chez les luthériens.

                Il faut en effet s’adapter à la durée d’une procession, d’un rite … une durée très variable …

L’orgue est aussi appelé à préluder au chant, à alterner avec lui, à improviser des postludes.

Il est amené à commenter la Parole de Dieu ou l’homélie du prêtre.

Il s’agit surtout de coller à l’esprit, à la couleur liturgique propre à chaque célébration.

Si la place dévolue à l’orgue a varié au fil des siècles, et aussi au gré des traditions locales, ce rôle demeure très actuel. Rappelons, pour ce qui est du culte catholique, que le Concile Vatican II (dans la Constitution sur la Sainte Liturgie) dit ceci : « On estimera hautement, dans l’Église latine, l’orgue à tuyaux comme l’instrument traditionnel dont le son peut ajouter un éclat admirable aux cérémonies de l’Église et élever puissamment les âmes vers Dieu et le ciel » (n°120).Il est aussi mentionné que « la musique sacrée sera d’autant plus sainte qu’elle sera en connexion plus étroite avec l’action liturgique » (n°112). L’improvisation apparaît donc comme l’art idéal pour remplir cette mission (ce que n’exclue pas pour autant d’interpréter des œuvres écrites, évidemment !). Personnellement, dans mon rôle d’organiste liturgique, à la cathédrale de Soissons ou ailleurs, l’improvisation a une place privilégiée : ma propre prière, traduite en musique, devient celle de toute l’assemblée.

 

                Parallèlement, l’improvisation en concert s’est développée, liée à la spiritualité ou à des thèmes plus profanes. Toute une Ecole d’orgue française a brillé en la matière. Citons simplement quelques grands noms, du XIXème siècle à nos jours : César Franck, Louis Vierne, Charles Tournemire, Marcel  Dupré, Jean Langlais, Olivier Messiaen, Jean-Jacques Grunenwald, Pierre Cochereau, Thierry Escaich …

 

 

Petite suite dans le style classique français

 

                Passons maintenant, sans plus tarder, à la pratique …

                Ce moment musical va débuter par une première série d’improvisations, en hommage au passé de cet orgue de la Basilique de Saint-Quentin. Orgue dont subsiste le buffet de Jean Bérain, qui était dessinateur au Cabinet de Louis XIV. Orgue dont fut titulaire, de 1703 à 1710, Pierre Du Mage, qui a composé son Livre d’Orgue, dédié aux chanoines de la Collégiale.

                Ainsi, conformément aux usages de l’époque, je vais improviser une Suite, qui comportera 5 parties :

1.       Grand Plein-jeu (avec cantus firmus à la pédale)

2.       Duo de tierces

3.       Basse de trompette

4.       Tierce en taille

5.       Dialogue sur les Grands jeux

Tous ces titres se réfèrent à un type de registration et d’écriture musicale spécifiques.

A cette époque, l’orgue dialoguait avec le Plain Chant, et son jeu en solo symbolisait à la fois la voix de Dieu comme celle de l’assemblée.

 

 

Extraits de la Suite médiévale de Jean Langlais

 

                Au XXème siècle, la forme « Suite » a été reprise par des compositeurs français, pas uniquement à l’orgue d’ailleurs ; dans un esprit « néo-classique » tout à fait adapté à l’instrument que nous entendons aujourd’hui.

Jean Langlais (1907-1991), organiste aveugle, titulaire des grandes orgues de la Basilique Ste Clotilde à Paris, est de ceux-là.

Sa Suite médiévale, publiée en 1947, comprend 5 pièces qui peuvent prendre place aux différents moments d’une messe. Ces pièces traitent d’ailleurs des thèmes grégoriens (d’où le titre) que les fidèles pouvaient alors facilement identifier, dans l’esprit même de l’improvisation :

                Je vais vous interpréter 3 extraits de cette Suite :

-          Le Prélude (qui cite le début de l’ « Asperges me », chant pénitentiel pour le rite de l’aspersion=

-          La Méditation (2 thèmes sont traités : « Ubi caritas », chant pour le Jeudi Saint – « Où sont amour et charité, Dieu est présent » et l’hymne « Jesu dulcis memoria »)

-          Le Final, Acclamations carolingiennes (sur le « Christus vincit », une mélodie très ancienne jadis chantée pour le sacre des Rois, toujours utilisée, par exemple pour l’installation d’un nouveau Pape …)

 

 

Alexandre GUILMANT, « Ce que Dieu fait est bien fait »

 

                Le choral luthérien a été également une source d’inspiration, même chez des musiciens œuvrant pour le culte catholique. Je vais vous interpréter un choral d’Alexandre Guilmant, « Was Gott tut, das ist wohlgetan », « Ce que Dieu fait est bien fait », œuvre qui, pour l’anecdote, a été composée en partie en Picardie, à Fort-Mahon-Plage, en 1908.

                Alexandre Guilmant, organiste à l’église de la Trinité à Paris, professeur au conservatoire, a été un des premiers « concertistes internationaux » s’il on peut dire, ayant effectué plusieurs tournée de concerts aux Etats Unis. Il a aussi contribué à la redécouverte de la « musique ancienne » à son époque, influençant également la facture d’orgue en prônant la réintroduction de certains types de jeux (mutations et plein-jeux classiques) dans les instruments.

                Cette œuvre va nous permettre d’entendre le visage « symphonique » de l’instrument.

Elle suit un plan fréquemment employé dans l’improvisation : le choral harmonisé, 3 variations (dont une très poignante, écrite après le décès de l’épouse du musicien) et un final fugué avec une brillante coda.

 

 

 

  Isabelle FONTAINE, Offrande du soir

 

                Vous l’aurez compris : improvisation et composition sont souvent très liées.

Voici une œuvre que j’ai composée en février dernier, dédiée à Jean-Michel Bachelet, organiste titulaire dans cette Basilique de Saint-Quentin :

cette pièce, intitulée « Offrande du soir », s’inscrit dans une fraternité que nous vivons depuis quelques mois. Il s’agit de liens musicaux et liturgiques entre deux organistes œuvrant pour le même diocèse, celui de « Soissons, Laon et Saint-Quentin ». Mais plus profondément, il s’agit d’une véritable fraternité humaine et spirituelle, que nous souhaitons faire fructifier et faire rayonner.

J’en profite pour remercier très chaleureusement Jean-Michel pour m’accueillir si fraternellement à sa tribune et pour m’avoir invitée à participer à cette « journée de l’orgue » saint-quentinoise.

                Lorsque je lui ai fait part, en janvier, de mon projet de lui dédier une composition, je lui ai demandé s’il avait un souhait particulier … et il m’a suggéré deux thèmes, comme on le ferait pour une improvisation … Deux thèmes liturgiques : le « Lucis creator » (hymne grégorienne pour les vêpres des dimanches ordinaires), et le « Je vous salue Marie ».

                Le titre « Offrande du soir » m’est venu spontanément, pensant aux vêpres – précédées ou suivies de l’Angélus – qui sont célébrées 5 fois par semaine dans la cathédrale de Soissons.

J’ai aussi pensé à l’ambiance des offices à Notre Dame de Paris.

Enfin, il s’agit à la fois d’une prière (au Seigneur et à la Vierge Marie) et d’un cadeau pour mon frère spirituel. Cette œuvre s’est écrite un peu comme une improvisation jaillissant du fond de mon être.

Notre mission, notre vocation, d’organiste liturgique nous réunit, cette œuvre nous relie encore davantage. Elle se présente comme une succession de couleurs, d’ambiances différentes … Bien-sûr, elle forme un tout , car il y a une progression ; mais on peut en extraire différentes sections et les utiliser séparément dans le cadre liturgique.

                C’est avec joie et émotion que je joue cette œuvre en concert pour la première fois, et, de surcroit, sur l’orgue pour lequel elle a été écrite.

 

 

Improvisation sur 2 thèmes proposés par les élèves d’Anne-Gaëlle CHANON  (classes d'orgue et de culture musicale du Conservatoire Musique et Théâtre de SAINT-QUENTIN)

 

2 thèmes furent tirés au sort ; ils étaient extraits de :

- "Yesterady" (Les Beatles)

- "Star Wars"

 

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