
Mes cours à l'ISL (Institut supérieur de la liturgie) pour le Certificat de musique liturgique commençaient aujourd'hui, vendredi 19 octobre ...
j'ai pu rallier Paris ... en me levant très tôt ...
mais ce fut un peu compliqué et fatigant, car la grève était loin d'être terminée ... quelque trains étaient prévus mais ...:
- le matin, le train de 6 heures n'est pas passé, car saboté en gare de Laon ... mais le train de 7h07 a été, lui, maintenu ... malgré un peu de retard. A l'arrivée
à Paris, j'ai tenté le coup du métro .. il y en avait quelques uns sur la ligne 4 ... j'étais finalement à 9h15 à l'ISL, parmi les premiers arrivés ...
- pour le retour, le métro bondé marchait au ralenti ; comme j'en avais assez et que je savais que je n'aurais pas le train de 17h45, j'ai marché à pied entre
les Halles et la Gare du Nord ; le train prévu à 18h47 est parti vers 19h30 mais a roulé ensuite normalement.
Cela ne s'est donc pas trop mal passé ... et surtout, ça en valait la peine !
Nous sommes 12 à suivre le Certificat de musique liturgique, les "1ère année" et les "2ème année" étant ensemble pour les cours qui entrent dans le
cadre du séminaire "musique et liturgie" les vendredis du 1er semestre ; en plus de moi-même:
- le jeune organiste de la cathédrale de Blois, responsable de la musique liturgique dans son diocèse
- une violoniste et chef d'orchestre, responsable du choeur diocésain de Paris
- un jeune diacre (futur prêtre) du diocèse de Nantes
- une religieuse membre de la commission "musique liturgique" du diocèse d'Amiens
- un diacre responsable de la commission "musique liturgique" et de la pastorale liturgique et sacramentelle dans le diocèse de Meaux (organiste, il
était élève au conservatoire de Gagny en même temps que moi, quand j'avais 14-15 ans !)
- un jeune chantre de la cathédrale de Chartres, qui fait partie de la commission de musque liturgique dans son diocèse
- un jeune organiste et compositeur de Carcassonne, responsable de la musique liturgique de son diocèse, étudiant sur Paris
- la responsable de musique liturgique du diocèse de Saint Denis en France (à l'initiative d'un CD pédagogique comprenant entre autres ... une
certaine "messe de Soissons" ...), "déléguée des étudiants du CML"
- une personne qui s'occupe de musique liturgique et de pastorale liturgique dans le diocèse de Beauvais
- 1 prêtre venu de l'Inde
- 1 prêtre venu du Vietnam
(tous deux envoyés en France par leur Evêque pour étudier la musique et la liturgie)
Lors du tour de table de présentation, nous avons perçu la diversité des horizons, des cheminements, des engagements ... une grande richesse !
En l'absence du Frère Patrick Prétot, qui se trouvait à Lille, l'ensemble de la journée était pilotée par Emmanuel Bellanger, directeur de l'IAS
(Institut des Arts sacrés), vice-président de l'ANFOL (Association nationale pour la formation des organistes liturgiques) et organiste de l'église St Honoré d'Eylau à Paris.
L'intervenant principal de la journée était le père Olivier Manaud, prêtre de Quimper et Léon depuis juin 1999. Il exerce un
ministère en paroisse et auprès des jeunes, et organise des week-ends "Musique et prière" pour aider les musiciens à faire l'unité entre la pratique de leur art et leur vie de
prière.
Il a fait l'ISL, l'IAS, le CML et nous a présenté le contenu de son mémoire:
"Le musicien au service du culte divin - la sainteté des actes de musique dans la liturgie", s'appuyant en cela sur cette
phrase de Vatican II (SC 112): "la musique sacrée sera d'autant plus sainte qu'elle sera en connexion plus étroite avec la liturgie".
Ce prêtre est passionné, a beaucoup de connaissances mais aussi d'expérience: sa présentation mêlait donc témoignage vivant (pour ne pas dire
bouleversant !) et analyse presque ... scientifique ... avec, derrière cela, une véritable théologie de la musique et plus précisément de la fonction du musicien engagé en liturgie, théologie
étayée de nombreuses citations venant de la Bible ou de divers auteurs chrétiens.
Personnellement, ce qu'il a dit m'a touchée, m'a fait vibrer, m'a rejoint dans mon vécu, dans mon propre cheminement musical et spirituel ; je me
suis sentie confortée dans ma propre démarche, mes propres engagements ... et, en même temps, ce que j'ai entendu là m'aide à vivre certains questionnements douloureux ...
Le musicien croyant qui vit à fond son engagement va forcément à contre courant du "star-system" et est appelé à vivre un véritable retournement
spirituel ...
Dans son topo du matin, nous étions dans le domaine de la description: le Père Olivier Manaud nous a présenté des schémas, tentative de modélisation
... non pour enfermer les uns et les autres dans des cases, mais pour donner des repères, des pistes. En voici un tout petit aperçu (les grands titres ... je ne peux pas tout recopier
!):
1) Le musicien est soit
- mercenaire (plus ou moins occasionnel)
- serviteur
- ministre - terme à employer avec précaution
(il y a une forme de gradation)
2) Le retournement s'opère au travers de 3 aspects:
-passer d'un acte de lecture à un acte d'écoute
- passer d'un acte musical antropocentré (on puise en soi même, mentalité du virtuose ou de celui qui passe des concours) à un acte christocentré
("Seigneur, c'est toi qui est au coeur de ma vie, de ma musique")
- passer de l'harmonie musicale à la communion des saints (on ne joue/chante pas pour soi ou seulement pour les gens qui sont là ... )
3) Dans la liturgie, on
- le musicien théologal (les vertus qui viennent de Dieu, le musicien touché par la grâce)
- le musicien religieux (une démarche ascendante, tournée vers Dieu)
(ces 2 dimensions ne sont pas à opposer, elles ne sont pas incompatibles)
Dans le même temps, on a une gradation dans l'axe de sainteté:
- édification
- fortification
- sanctification
(on peut être dans toute les dimensions à la fois)
Le père Olivier Manaud nous a également proposé une typologie des actes de musique dans la vie de l'Eglise, afin de passer du "public" à l'
"assemblée chantante"
- le concert type "rock chrétien" sur le parvis
- les liturgies de la Parole ou temps de prière type Taizé
- la liturgie eucharistique
(attention à ne pas confondre les 3, à savoir choisir ce qui convient)
A travers cette proposition de " catégorie, "religion, piété et culte", qui vient de St Augustin, on nous a proposé un schéma qui montre
que le mystère de l'incarnation descend jusque dans nos vies (y compris dans les profondeurs de notre péché) ; puis la victoire à la résurrection nous transfigure et nous hisse vers
une autre dimension. (cf. SC 61).
Ce mouvement va traverser tout notre acte de musique: c'est le mystère pascal qui nous traverse.
Enfin, il y a une distinction entre la sacramentalité canonique (ce qui est codifié) et la sacramentalité théologale (ce qui vient de Dieu).
L'idéal c'est quand des 2 dimensions sont tissées.
Le musicien liturgique est un "auxiliaire de l'eucharistie" (cf. Jean-Paul II)
Pour pouvoir aider quelqu'un (une assemblée) à vivre cette traversée (mystère pascal), il faut nous-même nous y plonger.
Il y a un parallèle entre la vie spirituelle et la vie musicale (se mettre à l'Ecole de ...).
Il y a une conversion à vivre pour tenir le rôle de la "nuée lumineuse" (qui guide le peuple d'Israël dans la Bible). Cela implique aussi une forme
de dépouillement.
cf. ce que dit St Paul sur la création nouvelle (Romains 8).
Quand je joue, quand je chante, il y a certes un phénomène physique ; mais si je suis enveloppé de la grâce, c'est bien plus profond.
Il est possible de vivre une expérience spirituelle à travers la musique.
Après cet exposé, nous avons prié (chanté) ensemble l'office de Sexte (milieu du jour)
puis partagé un grand pique-nique préparé par notre déléguée.
En début d'après-midi, on nous a présenté les 4 cours que nus aurons lors des prochains vendredis:
Dom Daniel Saulnier, moine bénédictin de Solesmes qui enseigne le chant grégorien à l'Institut pontifical de musique sacrée (à
Rome) était présent avec nous et nous a présenté les axes de son cours:
Cette année:
- ce que dit le Concile Vatican II sur le chant grégorien (qui garde la première place): qu'est-ce que l'Eglise a voulu dire ?
- des notions de bases, historiques (sachant que ce chant est né avant l'écriture musicale)
- à travers des écoutes et du chant en commun, nous verrons aussi qu'il y a plusieurs façons d'interpréter le grégorien
L'année prochaine:
orienter notre pratique vers une réflexion: comment discerner la qualité du chant monodique dans les langues nationales ? Le chant grégorien demeure
un modèle, une référence (rapport mélodie/ Parle, connexion musique/liturgie) ; s'y référer n'est donc pas source de blocage mais au contraire fécondation, stimulation à accroître le trésor de
la musique liturgique.
Emmanuel Bellanger nous a ensuite présenté ce que l'on ferait avec lui:
ce sera surtout sous l'angle pratique, avec notamment 2 séances à St Honoré d'Eylau, dans le but d'apprendre à discerner, au travers de nos pratiques
locales;
Il y aura 3 grands thèmes:
- le thème artistique: qu'est-ce que la beauté ?
- l'aspect sociologique (= la réalité des choses dans le contexte d'aujourd'hui): comment articuler ce que nous savons de ce que devrait être la
musique sacrée et la réalité vécue par nos contemporains.
- le chant liturgique: il y a ce que dit l'Eglise, mais peut-on s'en tenir là ?
3 aspects nous aideront nous situer pour dépasser les tensions:
- l'aspect historico-musical (certaines questions se sont toujours posées : ex. le rapport texte/musique, l'aspect pastoral)
- l'attitude normative (danger de l'autoritarisme)
- le mode analytique: attitude rétrospective (plutôt que prospective: qu'est-ce qui a été profitable ?), revoir nos grilles d'analyse.
Xavier Bisaro, musicologue spécialiste du Plain-chant, absent de jour, nous a fait passer un document sur son cours intitulé
"le chant ordinaire: une histoire"qui nous fera rechercher dans l'Histoire des sources qui peuvent nous éclairer pour aujourd'hui, et éclairer notre notion de "participation des fidèles".
Nous avons même déjà sa bibliographie.
Avec le Père Pierre Barthez, responsable de la musique au SNPLS et organiste à la cathédrale de Toulouse, nous parlerons de
téhologie et ferons l'analyse de quelques chants d'aujourd'hui.
Enfin, lors de ce temps, nous avons évoqué la question des validations pour le CML.
Le journée s'est conclue avec la suite de l'exposé du Père Olivier Manaud, sur le thème "la grandeur de la vocation du musicien dans la
liturgie"
... parce que l'on a besoin de se sentir encouragé, d'entendre la grandeur de sa vocation, de savoir où l'on va et surtout pour QUI on fait tout cela
...
Il n'y a pas d'un côté le musicien et d l'autre le chrétien, mais il y a le musicien unifié.
Bien sûr, cela peut paraître idéal ...
mais
"l'artiste et le chrétien sont un, si vous êtes vraiment chrétien et si votre art n'est pas isolé de votre âme par quelque système esthétique"
(Jacques Maritin, Art et Scholastique, 1935)
ou encore "Il faut que l'art soit revêtu d la grâce du baptême", "Ne séparez pas votre art de votre foi" (Mgr Albert Rouet, Art et
liturgie).
L'inspiration artistique se fait AVEC l'action de l'Esprit Saint.
Le musicien doit avoir une vie spirituelle intérieure, doit savoir se mettre à genoux: si on ne parle pas à Dieu, comment pourrions-nous parler DE
Dieu (la musique étant lieu de résonance de la Parole) ?
Le Père Olivier Manaud nous a proposé 4 "paraboles":
1) Le musicien en liturgie est comparable à ... quelqu'un en état de vie consacrée
un chantre ou un organiste fait don total de lui-même dans l'acte musical ; la sanctification de l'art exige des règles de vie
cf. influence de la vie monastique, des confréries artistiques au XIXème siècle; référence au rituel de bénédiction d'un orgue (bénédiction de
musicien d'abord, envoyé en mission pour ce service de la liturgie); lien avec les voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance + exigences ascétiques communes à la prière et au travail
musical: lutte contre les tentations, sentiment de solitude ...
2) Le musicien en liturgie est comparable à ... un confesseur de la foi, un exégète de la Parole
rapport texte/ musique (cf. Pie X: "revêtir de mélodies appropriées le texte lui-même" - motu proprio de 1903); "la foi naît de l'écoute", que
retentisse de manière audible la Parole de Dieu (cf. St Paul, Romains 10, v.7) ; rapport entre tradition ORALE et tradition AURALE; le musicien devient héraut de la Parole de Dieu, mais la
proportion texte/musique n'est pas la même partout dans la liturgie
On peut établir 4 sens - cf. schéma de Joseph Gélineau (Les chants de la messe dans leur enracinement rituel):
- sens littéral ou historique: parole seule, dans une langue connue de l'assemblée ; mais comme on ne parle pas recto-tono, c'est déjà de la
musique
- sens allégorique: la musique se greffent sur le texte (ex: "Le Seigneur soit avec vous")
- sens moral ou tropologique: séquence ou hymne qui invite l'assemblée (ex: "Changez vos coeurs" "Dieu est à l'œuvre en cet âge")
- sens anagogique (qui tire vers le mystère): musique instrumentale (intériorisation du Logos, de la Parole de Dieu qui habite le musicien,
l'enveloppe; ce qui rejaillit, c'est la résonance de la Parole de Dieu: prélude ou échos à la Parole, jubilation ou pleurs de l'humanité) ou chant dans une autre langue
La "musique pure" n'existe pas en liturgie.
3) Le musicien en liturgie est comparable au ... chantre du cantique nouveau
Ce chant nouveau, c'est le Christ, c'est la Parole éternelle du Père qui redonne vie et dont la communauté est porteuse.
Le chantre, membre de l'assemblée, a pour mission de la guider, de la tourner vers Jésus-Christ
4) Le musicien en liturgie est comparable à ... un iconographe sonore
cf. tradition orientale: l'icône est née en même temps que le chant.
Pour peindre une icône, on commence par mettre un fond de couleur (+ lumière divine) ; cela correspond, dans le chant byzantin, à l'ISON
(note tenue) qui est symbole de l'éternité ; chaque couche se superpose à la suivante, aucune ne se confond.
Cette image est un sacramentel, une image peut nous rendre présent celui qu'elle représente).
Comment passer de l'image au sonore, de la théologie de la lumière (Christ) à la théologie pneumatique (l'Esprit Saint) ? Alors, le chant grégorien,
présenté comme prototype ou archétype du chant liturgique , ne nous est-il pas proposé comme quelque chose de l'ordre de l'icône sonore ?
Pour chacune de ces 4 "paraboles", il a été montré les avantages mais aussi les limites de celles-ci.
Malheureusement, les derniers aspects ont été moins développés, car l'heure tournait ... mais l'ensemble du mémoire est consultable à la
bibliothèque de l'ISL !
La conclusion fut la suivante:
la belle et grande mission du musicien
est de grandir et sainteté
ET de faire grandir.
Là est l'enjeu spirituel de la pratique artistique ...
Tout un programme ... dans lequel je me retrouve, humblement mais totalement ...
Le matin, le Père Olivier Manaud nous citait Olivier Messiaen qui disait ne jouer bien de l'orgue QUE le Dimanche ...
la liturgie étant sa raison d'être comme organiste ...
pour lui, l'acte de musique était rehaussé par la liturgie ...
Ah ... c'est formidable ... !
Je baigne comme un poisson dans l'eau dès que l'on touche à toutes ces questions ...
Puissé-je vivre dans cet état d'esprit à la cathédrale de Soissons, sur le Doyenné et dans le diocèse ...